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Follain - Paris

 

 

Jean Follain, le kleptomane des petits riens

 

Fargue était LE piéton de Paris, Henri Calet sillonnait la capitale en bus, Jacques Réda naviguait entre les ruines de Paris sur son Solex, Jean Follain, lui, en fut l'observateur subtil, un kleptomane des petits riens. Juge au Tribunal de Grande Instance de Charleville, poète qui sortit la poèsie de l'ornière surréaliste en amoureux de toutes les herbes folles du monde, il raconte Paris en poète certes, mais avec une approche toute cadastrale...

« Un jour, je sentis que sous le pavé de Paris, il y avait la terre, la vieille terre des propriétaires et des partageux ; souvent le pavé s’est gonflé sous sa poussée ; au soir de révolution on arrache les pavés, l’on casse l’asphalte, et la terre apparaît, une terre maigre certes, mais qui tend à conquérir les sucs du ciel. » 

D’entrée, l’antique barrière ville/champs vole en éclats. Follain se fiche de ces frontières-là. Son univers est ailleurs. Il déambule, observe, s’imprègne de la ville et de ses énigmes en évitant de trop s’entourer de murs. C’est un flâneur. Le plein air lui est profitable. Les rencontres anonymes l’attirent plus que les monuments. Son Paris n’est pas celui des guides. Il s’y déplace en zigzag. Va de cafés en cimetières en frôlant les hôpitaux, les prisons, en s’engouffrant, au besoin, dans un passage pour changer d’itinéraire à l’improviste. Il parle peu de lui. Préfère aller vers l’autre. Noter non seulement ce qu’il voit mais aussi ce que son imaginaire (en ébullition) y ajoute. 

« Un pigeon échappé d’un laboratoire et à qui on a enlevé le bulbe rachidien titube sur un trottoir. Plusieurs filles l’examinent avec cruauté, l’une d’elles, suave comme une madone d’Italie, porte le bras en écharpe parce qu’elle a été blessée par un amant féroce à peau ambrée. 
Sur les avenues et boulevards, le souffle des dormeurs sur les bancs agite une seconde une feuille morte. Dans le fond des cafés, au coeur noir des petits hôtels, des gens rêvent tout haut. 
L’arôme vanillé des chocolats de qualité à la fumée dense, consommés encore dans quelques discrets salons de thé, n’est perçu que des chiens errants qui jouissent d’un odorat plus délicat que celui de l’homme. » 

Partout, la réalité affleure et glisse vers le possible ou le probable. Ce qu’il saisit prend matière grâce aux mots. Gil Jouanard, dans sa préface, cite ce que Dhôtel un jour lui confia à propos de Follain : 

« Il semblait tout traverser sans rien regarder. En fait il voyait tout ce qui avait de l’importance et pouvait se traduire avec des mots précis, exacts, justes ; car son vrai regard transitait par le prisme du langage ; et c’est de cette précision lexicale qu’il faisait l’épaisseur même de sa poésie. » 

La lenteur des rues et des passants semble répondre à un ordre universel. Follain griffonne ses textes sur des dos d’enveloppes à l’aide de bouts de crayons mâchés. Pépiniériste du quotidien, grand taxidermiste de parcelles magiques, il bricole des petites beautés va-nu-pieds qui ont la brusque luisance des cassures de houille. Comme un don d’ubiquité dans le manège des mots. Où gis-tu secret du monde ? Pièces détachées, attelages d’images formées par contiguïté, merveilleux Meccano des syllabes, Follain ou toute la force de la précarité. Parfois, brièvement, presque par inadvertance, au détour de ses Agendas, une banderille autodestructrice : « Ce matin j’ai voulu rentrer en moi-même et je n’ai trouvé personne. »

Jamais Follain ne hausse le ton. Ne donne de leçon. L’importance ici est autant dans le regard que dans la chose regardée. Extrême attention portée aux accotements anodins qui donnent à la vie, sa noblesse. Sa rétine-zoom enregistre des peintures vives, un visage à la dérobée, l’arbre du square qui frissonne, la pierre du trottoir qui s’échauffe. Ses intonations ont le calme des meubles usuels dont la durée dépasse celle des corps. Rien qui étonne. 

Follain folâtre. Le long des frondaisons comme sur le bitume. Il folâtre tellement que, revenant d’un dîner au Touring Club de France, le capot d’une automobile fauche la carcasse rêveuse de ce piéton improbable au sortir d’un tunnel sur le quai des Tuileries, le 10 mars 1971. Il avait 78 ans et des vendanges plein la tête.

 

Un livre un jour sur Follain

 

 

Paris au mois d'août, c'est par ici 



29/07/2012
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