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Clébert - Paris insolite

 

Les ombres de la Ville Lumière

 

Paru en 1952 chez Denoël, « Paris insolite » "roman aléatoire" comme l'ont surnommé les surréalistes, recense les observations de Jean-Paul Clébert, vagabond dérivant dans le Paris de l’immédiat après guerre, a obtenu un succès immédiat. Après avoir été plusieurs fois réédité ce livre est tombé dans un relatif oubli, avant que les jeunes éditions Attila ne fassent découvrir à un nouveau public sa version de 1954 enrichie de photos de Patrice Molinard.

 

« Une fois de plus je rentre dans la ville, et une fois de plus par la porte d’Italie. Pendant la traversée des plateaux de la Bourgogne et des forestières de l’aube, les nuits se sont refroidies, les cabanes de cantonniers et les caches de bûcherons de Saint-Menehould se sont avérées inconfortables, et après avoir traîné mes grolles dans trois, quatre régions de France, et jeté un coup d’œil au-delà des frontières, je rentre au bercail ».

Deux phrases. Le sentier est tracé. Il ne sera jamais plus question de forêts, de cabanes, de nature après ça, mais de grise minéralité urbaine. Le narrateur de ce récit, un jeune vagabond de 25 ans, s’apprête à passer « quatre, cinq mois d’hiver à l’intérieur de Paris, l’immense caravansérail des désespoirs et des miracles quotidiens ».

 

Ce jeune cheminot, ce jeune trimard s’appelle Jean-Paul Clébert. Il a déjà bien vécu. A 16 ans, il se sauve du collège de jésuites où il étudiait. Il est né en 1926. Le calcul est vite fait : lorsqu’il s’échappe nous sommes en 1942. Il s’engage dans la Résistance. Et puis vient le moment de poser les flingots. Pour la majorité c’est plié. D’autres, moins nombreux, continuent l’aventure ou bien, comme Jean-Paul Clébert, à l’instar de son aîné Robert Giraud, prennent le pli de la vie sauvage, ne rentreront plus dans le rang. La guerre leur a donné cette seule chance. Accepter la vie comme elle vient. Ne plus penser au lendemain.

 

Dans ces années, Clébert sera arrêté. Direction les Baumettes. Il en tirera un petit texte - Lettre d’un droit-co à son pote, publié dans « le Crapouillot » en 1952 - qui commence ainsi : « Mon pote, je suis en taule. T’affole pas, c’est pour le bon motif : vagabondage ».

 

A part ça ? « Peintre de bateau à Cherbourg, tenancier éphémère d’un bistro, valet de pied dans un château à vingt-cinq domestiques (renvoyé pour avoir séduit la première femme de chambre), vendeur de journaux (la belle époque où il criait "’l'Intran dernière !"), protecteur d’une jolie fille, ce garçon eut un jour envie d’écrire, raconte l’éditeur Henri Muller (ne pas confondre avec Miller). Il venait avec beaucoup d’économies, d’acheter "Bourlinguer" de Blaise Cendrars. Le papier fut arraché aux nappes des restaurants, le crayon trouvé (on en trouve beaucoup) dans le ruisseau d’une rue ; des notes griffonnées furent inscrites sur le dos des paquets de gauloises… Il jeta cela pêle-mêle dans un sac trouvé et qui avait contenu de la laine. De ce puzzle il fit un tout et, par l’intermédiaire d’un ami, photographe du pittoresque de Paris, Doisneau, il envoya ses pages à Cendrars ». Le livre écrit sur des petits bouts de papiers fut « recollé » à la manière automatique des surréalistes. De là son aspect aléatoire.


Alors voilà le vagabond Clébert, entré dans Paris comme un loup affamé qui raconte son existence. Les boulots plus ou moins avouables (il avoue tout), les filles qu’on trousse dans les couloirs, les clochards qui se lavent dans le caniveau, les hôtels crasseux où l’on dort « à la ficelle », les caches dans les recoins, aux Halles, la faim, la Seine et ses berges fantastiques, la nuit, et puis les étranges étrangers venus d’on ne sait où. Les Juifs du Marais, les Arabes, les Gitans, les lieux oubliés - Le Vieux Chêne, les Quatre Sergents de la Rochelle, La Belle étoile où déjà traînait Brassaï vingt ans plus tôt…Les individus insolites, peintres clochards, tatoués, les vieilles tapineuses de la Quincampoix… Ah, il faut lire ce livre écrit au présent qui n’est pas un reportage, mais plutôt un ensemble de choses vues. Clébert, reporter ? Il est bien trop proche de son objet. Clébert est un romantique. Un voyageur qui goûte la vie à l’instant même. Sans retarder sa partance. Sans regretter non plus. Il note. Non pour se souvenir. Mais parce que c’est une nécessité. La vie s’exprime.

Pendant 200 ou 300 nuits il vit la vie urbaine. Il voit, il baise, il boit, il partage l’existence riche et misérable de pauvres hères, apprend les combines, pratique les sots métiers. Il note. Il en tire donc un livre :  « Paris insolite » (1952). Denoël, chez qui Blaise Cendrars, meilleure vente de la maison en ces années, l’introduit. Clébert ne se reconnaît que deux maîtres, on l’aura compris : Miller et l'auteur de« Bourlinguer » à qui il dédicace ainsi son roman suivant («La Vie sauvage,» Denoël, 1953) : « À Blaise Cendrars, forcené buveur de vie ».

 

Cet epub est basé sur une réédition en poche du livre de Clébert, et si ce livre vous plaît, il faut absolument se procurer la réédition faite en 2008 par les éditions Attila avec les photos faites en 1955 par Patrice Molinard.On y trouve un dossier de presse, et des documents inédits jusqu'alors. On peut encore lire sur leur site une interview avec Clébert faite en 2009. 

 

 Un cousin magnifique de Clébert quittant le droit (chemin) pour partir zig-zaguer d'une v(r)ille à l'autre :   Jean-Claude Pirotte sur un blog de la famille .

 

 

De la Mouff' à Maubert, avec Clébert, c'est ici 



26/08/2012
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